Les dangers du travail en ligne

Avec le développement des plateformes numériques se généralise le «crowdsourcing», c’est-à-dire l’appel à une foule de personnes plus ou moins qualifiées, pour des tâches de plus en plus diverses. Une «uberisation» du travail qui a un goût amer, celui du retour aux travailleurs payés à la tâche, sans droits ni protection sociale.
Vous ne les voyez pas, mais ils sont là. Ils travaillent peut-être pour vous, mais vous ne le savez pas. Vous ne savez peut-être même pas qu’ils existent. De qui parle-t-on? Des travailleurs du Net, qui effectuent une multitude de tâches pour des particuliers ou des entreprises. On les appelle aussi les «crowdworkers» ou «gigworkers» en anglais.
Suite à l’émergence des plateformes en ligne telles que Upwork, Amazon Mechanical Turk ou Feever, de nombreux métiers en ligne se sont développés. Ces plateformes offrent aux clients plus de facilité et de flexibilité par rapport aux dispositifs antérieurs du marché du travail, et, dans certains cas, permettent aussi aux travailleurs une plus grande flexibilité et l’accès à un marché du travail.

L'Inde, back-office du monde

L’histoire du travail en ligne est intimement liée au développement d’internet. À partir des années 1980, de plus en plus d’entreprises ont sous-traité à des pays en développement certaines tâches pouvant être effectuées à distance. L’objectif des entreprises était bien entendu de réduire leurs coûts tout en ayant accès à une offre de travail de mieux en mieux formée: les informaticiens indiens ont été les premiers à travailler à distance, mais on peut penser aussi aux call-centers qui sont bien souvent localisés dans des pays du Sud qui parlent la même langue que les clients. Certains auteurs parlaient d’ailleurs de l’Inde comme du «back-office du monde».
Les plateformes en ligne n’ont fait que renforcer cette tendance à la délocalisation de certaines tâches pouvant être effectuées à distance. Sur Upwork, il y a aujourd’hui 10 millions de travailleurs indépendants attendant derrière leur ordinateur, dans 180 pays, qu’un client fasse appel à eux. Sur cette plateforme, les métiers sont assez qualifiés: traducteurs, comptables, webdesigners…Sur Amazon Mechanical Turk, il s’agit plutôt de microtâches à la portée de travailleurs peu qualifiés: référencer un article, légender une photo, encoder une facture…
Il existe aujourd’hui des dizaines de plateformes de ce type: Freelancers, Foule Factory en France, etc. Un point commun à ces plateformes est le système de notation attribuée à chaque travailleur. Ces derniers sont classés en fonction d’un contrôle algorithmique qui analyse la rapidité, l’efficacité du travailleur et la satisfaction des clients. De ce fait, une grande majorité des travailleurs peu qualifiés de plateforme ne travaillent en réalité quasiment jamais. Ce qui amène certains effets pervers: les travailleurs indépendants ayant une bonne réputation sous-traitent à leur tour leur travail à ceux en bas de l’échelle qui sont prêts à travailler pour rien ou presque. 
Il ne faut pas nier que ces plateformes offrent à des travailleurs la possibilité d’accéder à un marché du travail. Mais les contreparties sont nombreuses, et les conséquences pour la société dans son ensemble ne sont pas à négliger non plus.

Pression sur les salaires

Les salaires des plateformes en ligne se forment sur base de l’offre et de la demande sur un marché mondial. Autant dire que la concurrence est féroce. Ces «crowdworkers» sont payés soit à la pièce, pour quelques centimes, soit à l’heure, et les tarifs débutent alors à moins de 3 dollars. Ce dumping salarial crée des risques pour les travailleurs qui gagnent leur vie grâce aux marchés existants, notamment une pression à la baisse sur les salaires, les avantages sociaux et les conditions de travail.
L’insécurité d’emploi pour les «crowdworkers» est totale. Ces travailleurs ne savent pas quand ils vont pouvoir travailler. Et quand ils travaillent, ils peuvent se faire remplacer en un clic par un autre travailleur sans être payés. Il n’y a pas de contrat de travail établi, ni de statut de salarié. Ces travailleurs ne bénéficient d’aucune protection sociale et n’ont pas ou peu de recours en cas de litige. On estime toutefois qu’un tiers des Américains ont travaillé au moins une fois pour une plateforme en 2016…
Il serait facile de fermer les yeux et de dire que cela ne nous concerne pas. Toutefois, les données montrent que cette tendance à la sous-traitance via des plateformes ne va pas diminuer. Avec des taux de chômage élevés, il y aura toujours des gens prêts à brader leur force de travail pour subvenir à leurs besoins. Les entreprises, quant à elles, vont probablement continuer de vouloir maximiser leur profit, en sous-traitant un maximum de tâches. 
Au fond, ces travailleurs de plateforme constituent l’aboutissement d’une logique déjà ancienne de sous-traitance. Tout en bas de l’échelle, ils sont les tâcherons de l’économie digitale, la forme la plus achevée du précariat international. Il est donc d’une importance capitale que les syndicats s’intéressent à cette question en profondeur et cherchent des solutions locales à ce problème mondial.
Un article de L'Info CSC